Le Jourde et Naulleau, précis de littérature du XXIème siècle

by Entraks



Le Jourde et Naulleau” figurait depuis quelques temps dans ma liste de bouquins à lire. Voilà qui fut fait il y a quelques semaines, me procurant de bons rires… Jourde et Naulleau

Avant toute chose, commençons par présenter “Le Jourde & Naulleau”. Cet ouvrage fait référence au classique “Lagarde & Michard”, manuel best-seller de littérature bien connu des étudiants en lettres et qui propose d’étudier et d’apprécier la littérature française du Moyen-Âge jusqu’au XXème siècle. Hélas, cette référence universitaire à un défaut majeur, celui de s’arrêter au XXème siècle. Les mauvaises langues diront qu’il n’y a rien de bons après. Nos pasticheurs Jourde & Naulleau nous prouvent que nenni à travers leur ouvrage autrement intitulé “précis de littérature du XXIème siècle”.

Rassurez-vous, les deux compères n’entendent pas ici évoquer le sort d’écrivains inconnus (e.g. Pierre Jourde) publiés dans de pittoresques collections (Esprit des Péninsules) sous la direction d’éditeurs falots (e.g. Eric Naulleau). Non, rien de cela pour une si grande tâche qu’est de présenter les plus grands flashés du code-barre des rentrées littéraires de ce vingt-et-unième siècle. Serons donc à l’honneur : Marc Lévy,  Anna Gavalda, BHL, Alexandre Jardin, Philippe Sollers et bien d’autres personnes qui écrivent des mots à la suite des autres (mes pensées vont vers Christine Angot).

Après une brève biographie de la carrière de l’auteur pris pour cible, Jourde ou Naulleau - la plume de l’archer étant indiqué - commence le travail de glose. Rappelons pour le plaisir la définition qu’en donne Wikipédia : “Une glose est un commentaire linguistique ajouté dans le corps d’un texte ou d’un livre, ou dans sa marge expliquant un mot étranger ou dialectal, un terme rare”. C’est donc par le bief d’annotations que ces glossateurs entendent nous faire profiter de toutes les subtilités et richesses des textes commentés qu’un lecteur non-averti ne saurait déceler. Ou plus simplement expliciter le rôle pionnier de ces auteurs à leur époque dans l’introduction de néologismes ayant conquit cette seconde moitié de XXIème siècle, date à laquelle l’ouvrage est supposé être écrit.

Je ne saurais mieux vous le faire apprécier sans vous citer quelques brefs passages. Il s’agit ici de “La Prochaine fois”, de Marc Levy. Les annotations sont des renvois aux commentaires de Jourde que je retranscris un peu plus bas. Dans ce passage Jonathan s’adresse à Clara (inutile de préciser que ces deux personnes sont amoureux l’une de l’autre, leur seuls prénoms suffisent à le deviner) :

“_Crois-tu que l’on puisse s’aimer au point que la mort n’efface pas la mémoire ? Crois-tu qu’il soit possible qu’un sentiment nous survive et nous redonne vie ? Crois-tu que le temps puisse réunir sans fin ceux qui se sont aimés assez fort pour ne pas l’avoir perdu . Est-ce que tu crois ça, Clara ?
_ Je crois que je suis amoureuse de toi, répondit-elle en posant sa tête sur son épaule [21].
Jonathan la serra dans ses bras [22] [...]“

Jourde :

“[21] Clara a incontestablement le sens de la répartie. toute autre réplique eût paru faible à côté de celle-ci.
[22] Jonathan ne pouvait mieux faire. Le romancier montre ici toute sa pénétration psychologique. Il avait d’abord écrit, comme en témoigne le manuscrit “Jonathan éplucha aussitôt une livre et demie de pommes de terres nouvelles” La notation ne manquait pas d’intérêt, mais un grand écrivain est un inlassable perfectionniste. Marc Lévy s’est ravisé et a finalement opté pour cette version d’une justesse nettement supérieure”.

Puis quelques lignes plus tard, Marc Lévy nous révèle que la jupe de Clara “glissa le long de ses jambes, elle s’approcha de Jonathan et le serra contre lui. Ils s’aimèrent jusqu’au petit matin [23]“.

Jourde :

“[23] Comme dans les meilleurs films, inutile d’entrer dans les détails. La sobriété est ici une marque d’un artiste accompli. Elle exige toutefois quelques éclaircissements. En fait, l’auteur ne veut pas dire que ses personnages éprouvèrent un sentiment intense l’un pour l’autre jusqu’au petit matin, en somnolant ou en se regardant dans les yeux. Il fait allusion à une relation physique. Cependant il n’aurait pas pu écrire non plus : Jonathan besogna Clara de 0h30 à 0h37, puis sombra instantanément dans un sommeil lourd. Dans l’amour littéraire, la durée du coït doit toujours répondre à l’intensité du sentiment, comme le préconisait Boileau dans son Art poétique. Il s’agit ici d’allier poésie et performance. D’un autre côté, le réalisme est à proscrire (Marc Lévy a évité d’infliger au lecteur des considérations oiseuses telles que : Après une magistrale fellation, ils passèrent à une bonne cravate de notaire. Jonathan opta ensuite pour une levrette, qu’il eut la fantaisie d’épicer en enculant Clara inopinément, etc.) La poésie s’avance toujours voilée. L’auteur réussit donc ici un petit miracle de discrétion et d’élégance classique.”

J’arrête ici mon droit de citation en espérant ne pas en avoir abusé. Si ces quelques extraits vous ont plu, les 280 pages du Jourde & Naulleau devrait vous ravir pour une découverte irrévérencieuse du cataclysme littéraire ambiant.

Jourde et Naulleau

Le sommaire en détail :
- Introduction p. 5
- Marc Lévy p. 9
- Christine Angot p. 23
- Anna Gavalda p. 44
- Madeleine Chapsal p. 58
- Philippe Labro p. 77
- Florian Zeller p. 96
- Philippe Sollers p. 109
- Alexandre Jardin p. 133
- Bernard-Henry Lévy p. 154
- Yannick Haennel, François Meyronnis, Frédéric Badré (Ligne de risque) p. 178
- Marie Darrieussecq p. 205
- Camille Laurens p. 220
- Patrick Besson p. 239
- Emmanuelle Bernheim p. 254
- Dominique de Villepin p. 266